Quand le lobby de la viande tient salon

C’est une tradition depuis plus de 150 ans. Chaque année à la fin du mois de février, le monde agricole se retrouve Porte de Versailles pour son grand raout annuel. Un événement qui fleure bon le terroir… et le lobbying intensif. A l’image d’une partie significative de l’élevage pratiqué par les grands acteurs de la filière viande. 

 Paraît-il que cette année, la star se prénommera Neige. Originaire de Haute-Savoie, la jolie brune dévoilera ses formes généreuses du 26 février au 6 mars au palais des expositions de la Porte de Versailles. Comme ses glorieuses aînées, Imminence, Idéale, Aïda, et Cerise, cette digne représentante de la race Abondance attirera caméras de télé et caresses politiques opportunistes au Salon International de l’Agriculture de Paris (SIA), avant de retrouver les verts pâturages de son Grand-Bornand natal. Un retour au bercail dont ses camarades d’exposition vendus aux enchères ne profiteront pas, pour cause de rendez-vous à l’abattoir (un passage obligé pour tout animal de boucherie voué à la consommation humaine). Car c’est aussi cela le SIA : une ode au terroir et à l’amour des animaux ayant pour épilogue une discrète séance d’équarrissage une fois les dernières bottes de foin balayées. A 10€ le kilo de bête à concours, soit deux fois plus que le prix du marché, il peut difficilement en être autrement… 

 Les bouchers avides de médailles agricoles ne sont toutefois pas les seuls à aiguiser leurs lames durant le salon. Au milieu des ballons de rouge, des accents rustiques et des bérets traditionnels, des acteurs sentant nettement moins la prairie jouent les premiers rôles dans les pavillons du palais des expositions. Car il ne faut pas s’y tromper : le SIA ne sert pas uniquement de vitrine aux producteurs locaux, il est aussi le terrain de jeu favori des gros bras de la filière viande (auxquels les grands noms de l’industrie du médicament vétérinaire s’associent*, mais c’est une autre histoire – à venir). 

 

Trésor de chair 

 La filière pèse lourd. Quelque 33 milliards d’euros pour être précis, ce qui fait d’elle la plus puissante du secteur alimentaire français. Un trésor de chair sur lequel veillent jalousement ses représentants, organisés au sein d’un « réseau d’influence tentaculaire », selon Greenpeace. Dans une enquête publiée le 25 janvier, l’ONG a d’ailleurs identifié 25 organisations professionnelles et interprofessionnelles défendant les intérêts des filières viande. Parmi ces associations au carnet d’adresses enviable (comptant membres du gouvernement, syndicats de premier plan et préfets), treize sont liées à la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), neuf à l’interprofession porcine (Inaporc) et dix à l’interprofession de la viande et du bétail (Interbev).  

 

Dotée d’un budget annuel de 32 millions d’euros (obtenus par une « cotisation volontaire obligatoire » – cela ne s’invente pas – sur les produits carnés dont s’acquittent tous les membres de la filière), Interbev est sans conteste le plus puissant groupe d’intérêt de la bande. Et le plus actif. Ses lobbyistes se sont d’ailleurs illustrés plus d’une fois ces dernières années, au travers d’opérations comme « Made in Viande », ou de campagnes menées au sein de l’école publique. Ainsi en 2016, 200 000 élèves ont eu l’heur de découvrir les joies de l’élevage, à grands coups de kits pédagogiques et de sorties scolaires clefs en mains.  

 

Flexitarisme et équivalent carcasse 

 Sans surprise, Interbev dégaine également ses armes de communication massive au Salon de l’Agriculture. Comme en 2019, où, abandonnant sa traditionnelle couleur rouge, le lobby avait ripoliné son stand en vert façon MacDo en s’abritant derrière le cache-sexe du flexitarisme. Jean-François Guihard, le sémillant président d’Interbev et de la Confédération française de la boucherie, s’était alors fendu d’une justification sans nuance : « Aujourd’hui les autorités préconisent 500 grammes de viande, on est à 320 grammes en France. Le moins c’est déjà fait. Ce qu’on préconise, c’est manger mieux. », avait-il déclaré au micro du Hufington Post. Ce que M. Guilhard oublia de mentionner à cette occasion, c’est que les chiffres en question ne concernaient que la viande bovine – dont les Français demeurent malgré tout les plus gros consommateurs en Europe – et masquaient une réalité moins sobre. Toutes viandes confondues en effet, et même si un léger recul a été enregistré ces deux dernières années, la consommation de la population française est passée de 76kg équivalent carcasse dans les années 1960 à 84 en 2020. Voilà pour « le moins ».  

 Quant au « mieux » vanté par le président d’Interbev, on est également en droit de s’interroger, l’élevage industriel ayant fortement progressé ces dernières décennies dans l’Hexagone.  Ainsi à peine 1% des exploitations françaises en élevage produisent-elles aujourd’hui les deux tiers des poulets et œufs du territoire. Quant au nombre de porcins par exploitation, il a quasiment triplé entre 2000 et 2010. Un élevage intensif dont les associations de défense des animaux n’ont pas manqué de dénoncer les dérives à quelques heures de l’ouverture du Salon.  

 

A cheval sur le steak  

 Pas de quoi, toutefois, déstabiliser les poids lourds de la filière. En cette veillée d’armes présidentielle, ses représentants sont à peu près sûrs de trouver une oreille attentive chez les candidats à la magistrature suprême.  Jean-François Guihard (encore lui) les attend d’ailleurs de pied ferme pour tailler une bavette et leur présenter le cahier de doléances des géants du secteur. Dix « propositions » composent d’ailleurs le menu de leurs exigences. Au milieu des clauses miroirs visant la concurrence étrangère, deux d’entre elles ne manquent pas d’attirer l’attention. D’une part,  le maintien de la fréquence minimale de 4 repas sur 20 de viande non hachée de bœuf, veau ou agneau en restauration scolaire – que n’aurait-on pas entendu si les dangereux khmers verts avaient exigé son équivalent végétarien. D’autre part, un soutien des pouvoirs publics aux campagnes de communication collectives des filières en faveur des produits sous signe d’identification de la qualité et de l’origine. Traduction : l’État est invité à participer activement à la promotion des labels d’excellence carnée (lesquels ont pourtant, à l’image du célèbre Label Rouge, pris du plomb dans l’aile ces derniers temps).  

 

Il faut dire que les lobbies de la viande sont très à cheval sur les appellations. Jean-François Guilard, pour qui « un tourteau de soja ne sera jamais un steak », et ses petits camarades d’enjeux ne manquent en effet pas une occasion de mobiliser leurs avocats dès qu’un concurrent végétal investit le champ sémantique de la viande.  Dès le début des années 2010, tous les produits non carnés susceptibles de concurrencer la viande française ont ainsi subi des attaques en règle, au moyen de mises en demeure exigeant leur retrait de la vente sur la base de leur appellation. Et qu’importe si la loi n’interdit pas leur emploi : quand le chiffre d’affaires d’une entreprise végétarienne excède à peine le budget en procédure judiciaire d’Interbev, la première n’a généralement pas d’autre choix que de courber l’échine devant la seconde. 

 

Un rapport de force quelque peu disproportionné qui n’a pourtant pas empêché le monde vegan de se frayer un chemin jusqu’au Salon International de l’Agriculture. A l’image d’Heura, qui y tiendra un stand pour la première fois cette année. Gageons que les brochettes méditerranéennes de l’entreprise barcelonaise sauront détourner l’attention du public, au moins pour un temps, des doux yeux de Neige et de ses copines à cloche.  

 

* Le marché du médicament vétérinaire est en effet particulièrement juteux, et tracté par une demande colossale du secteur de l’élevage. A titre d’exemple, près de 75% des antibiotiques produits dans le monde le sont à destination des animaux destinés à l’alimentation 

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